Le Parti des travailleurs au Brésil
Politique et religion
Jorge Pinheiro
Montpellier, Hérault, France, janvier 2022.
Il est titulaire d'un post-doctorat (2011), d'un doctorat (2006) et d'une maîtrise en sciences de la religion de l'Université méthodiste de São Paulo (2001). Il est diplômé en théologie de la Faculté théologique baptiste de São Paulo (2001). Professeur et journaliste professionnel. Il travaille dans les domaines des sciences de la religion et de la théologie, avec une spécialisation dans les relations entre politique et religion.
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Joie, justice et paix, le chemin de la vie.
Introduction
Depuis la Première République, avec l’arrivée des immigrants européens, en particulier espagnols et italiens, des tentatives de construction d’un parti ouvrier apte à une action politico-électorale ont vu le jour. Mais toutes ces tentatives ont échoué. Même le Parti communiste, fondé en 1922, en raison de sa position ambiguë vis-à-vis de la démocratie et parce qu’il traduisait, durant la longue présence de Joseph Staline à la tête de l’Union soviétique, une politique dictée par des intérêts extérieurs, plus précisément ceux du Komintern, n’a pas réussi à être ce parti. Avec la fin de l’Estado Novo, le Parti travailliste brésilien (Partido Trabalhista Brasileiro) est apparu comme une organisation populiste, combinant une direction bourgeoise et un syndicalisme inféodé au pouvoir (pelego-syndical) avec une base électorale populaire et ouvrière urbaine. Mais lui non plus n’a pas été le parti ouvrier rêvé par les militants socialistes de la Première République. Une autre expérience mérite d’être soulignée : celle du Parti socialiste brésilien (Partido Socialista Brasileiro), fondé par des intellectuels et des politiciens socialistes-démocrates en 1947. Devant faire face, à sa gauche, au PCB (marxiste-léniniste) et, à sa droite, au PTB (bourgeois), le PSB n’a pas non plus réussi à construire le tant rêvé parti ouvrier de masse, doté d’une insertion syndicale et d’une expression politico-électorale.
Pour toutes ces raisons, lorsqu’à la fin des années 1970 est apparu le Parti des travailleurs (Partido dos Trabalhadores – PT), qui a fédéré de larges secteurs syndicaux et ouvriers dans tout le pays, la gauche brésilienne, à de rares exceptions près, a commencé à considérer ce phénomène comme quelque chose d’inédit dans l’histoire du Brésil. Le rêve devenait réalité. Des années après la fondation du PT, plusieurs questions se posent, toutes tournant autour de l’interrogation suivante : quel parti est-ce là ? Est-il marxiste-léniniste ? Est-il social-démocrate ? Et s’il est socialiste, de quel socialisme s’agit-il ?
En examinant attentivement le phénomène, il est apparu clairement que le PT rompait avec les schémas d’un parti ouvrier classique. En effet, dès ses débuts, il a connu une forte présence chrétienne, qui y a agi à travers des organismes populaires créés par l’Église elle-même, comme les Communautés ecclésiales de base (Comunidades Eclesiais de Base). Mais la rupture avec le schéma classique ne s’est pas arrêtée là. Pratiquement tous les courants idéologiques du socialisme étaient présents dans la formation du PT, allant du stalinisme – exprimé par les courants liés au Parti communiste du Brésil (PC do B) – en passant par ses opposants historiques, les trotskistes, jusqu’aux sociaux-démocrates et aux socialistes « light », comme furent appelés ceux apparemment peu engagés en faveur de l’idée de révolution.
Il est intéressant de noter qu’au cours des premières années du PT, ces courants du marxisme-léninisme ont été peu à peu épurés, digérés ou expurgés. Un noyau syndical, sans définition idéologique, a fini par prévaloir, ainsi qu’une large base sentimentalement socialiste, qui n’a pourtant jamais clairement défini de quel socialisme il s’agissait.
Nous entendons désormais revenir sur la discussion concernant les socialismes du PT, sans laisser de côté la question religieuse, car nous voyons dans la construction du PT la présence, qu’elle soit directe ou invisible, du christianisme. En ce sens, nous ne nions pas l’existence d’une pensée socialiste au sein du PT, mais nous comprenons ce socialisme comme un phénomène qui traduisait des réalités modelées dans la société brésilienne et qui ont émergé en tant que mythes fondateurs de la politique.
Ce livre couvre les premières années de l’histoire du PT et n’entend pas analyser les gouvernements de Luís Inácio Lula da Silva, ni même la moitié du mandat de Dilma Rousseff. Mais près d’un demi-siècle après sa fondation, la question initiale – quel parti est-ce là ? – s’élargit, et nous sommes contraints de demander : est-ce un parti travailliste ? Mais quel type de travaillisme ? Est-il aujourd’hui un parti bourgeois ? Nous croyons que l’approche adoptée ici fournira des éléments permettant de comprendre le processus vécu par le PT et la direction qu’il prend.
Notre analyse prend comme point de départ les documents et les résolutions des rencontres et congrès qui ont eu lieu entre 1979 et 1999, ainsi que des articles de presse, des éditoriaux et des entretiens publiés par la presse du PT et par la presse non partisane. Mais nous avons également recours à des documents de gauche antérieurs à cette période, ainsi qu’à des documents postérieurs. En effet, nous menons bien une analyse historique, mais nous n’oublions pas pour autant la lecture systématique du socialisme au sein du PT.
Bien que la pensée socialiste du Parti des travailleurs ne puisse être comprise uniquement à partir de la relecture des résolutions officielles des rencontres et congrès, quelle que soit leur importance, il nous semble pertinent d’en faire la relecture comme point de départ pour la compréhension du rôle du christianisme dans la construction du Parti des travailleurs. Ainsi, les analyses et commentaires sur le Parti des travailleurs, son histoire et sa formation, se fondent sur une documentation bibliographique. Il est également notre intention de présenter des mémoires et des témoignages qui corroborent la documentation bibliographique, puisque nous avons fait partie de la direction d’un groupe politique, la Convergência Socialista, qui a participé à la formation du Parti des travailleurs.
Une grande partie de ce que nous exposons ici a été recherchée et développée dans ma thèse de doctorat Théologie et Politique, Paul Tillich, Enrique Dussel et l’Expérience brésilienne, publiée en 2006. Le thème central qui nous intéresse est le socialisme dans ses diverses nuances, dans sa corrélation avec le christianisme, et la manière dont ces deux courants de pensée se sont nichés dans le parti en formation, allant du socialisme des intellectuels qui agissaient aux côtés du Mouvement démocratique brésilien (Movimento Democrático Brasileiro), comme Fábio Munhoz, Francisco de Oliveira, Francisco Weffort, José Álvaro Moisés, Paul Singer, Roque Aparecido da Silva et Vinícius Caldeira Brant, en passant par les groupements de la nouvelle gauche comme l’Ação Popular, la Convergência Socialista, Liberdade e Luta, le Movimento pela Emancipação do Proletariado, la Política Operária, jusqu’aux courants représentés par des dirigeants religieux d’envergure nationale, tels que les évêques catholiques Adriano Hipólito, Benedito Uchoa, Cândido Padim, Pedro Casaldáliga, dom Pelé, Tomás Balduíno, et d’autres qui, directement ou indirectement, ont influencé la construction du nouveau parti.
Logiquement, cette question nous en amène une autre : comment, à partir de la lutte entre les différents courants – Democracia Radical, Articulação, Democracia Socialista, A Hora da Verdade, Vertente Socialista, Força Socialista, Brasil Socialista, O Trabalho, Movimento Tendência Marxista et les indépendants –, s’est opérée une fusion qui a permis la consolidation de l’option socialiste-démocrate ? Ou, comme l’a affirmé Lince : le PT « a dû apprendre, dans la pratique et rapidement, l’exercice de la transposition de ses grandes revendications générales en projets politiques concrets, capables d’affirmer sa vocation d’instrument de lutte pour une nouvelle hégémonie dans la société brésilienne » (LINCE, 1993, p.98).
Lorsque nous envisageons les composantes religieuses présentes dans le socialisme du Parti des travailleurs, trois questions exigent une réflexion plus approfondie. La première est : pouvons-nous dire qu’il existe, en réalité, une relation historique et convergente entre christianisme et socialisme ? Et si elle existe, comment cette relation s’est-elle manifestée dans la formation et le développement de la pensée socialiste au sein du Parti des travailleurs ? La troisième question qui nous défie est de savoir si cette pensée socialiste, où sont présentes des composantes religieuses, et plus précisément chrétiennes, conduit à un type de socialisme différent de celui proposé par les partis communistes au XXe siècle. Ces trois questions définissent notre travail dans ce livre.